Le livre à lire avant de travailler dans la mode

Le livre à lire avant de travailler dans la mode

Au cours de recherches sur les conditions de travail des mannequins, je suis tombée sur la thèse de l’italienne Giulia Mensitieri. Cette anthropologue de 28 ans s’est immergée dans le milieu de la mode afin de l'étudier et de comprendre les différents schémas sociologiques qui le régissent. Après quatre années d’enquête, elle a rédigé et validé sa thèse dont la qualité lui a permis de la transformer en livre. Le résultat est captivant et indispensable à ceux et celles qui souhaiterait se lancer dans l'industrie de la mode.

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« Le plus beau métier du monde ». Le titre de ce livre est trompeur, Mensitieri n’y fait absolument pas l’éloge du milieu. Son expérience est extrêmement bien documentée et détaillée de manière précise grâce aux shootings auxquels elle a assisté et au stage qu’elle effectue elle-même dans un studio de création à Bruxelles. Elle retranscrit également ses multiples échanges avec différents stagiaires, photographes, stylistes, assistants, mannequins, créateurs, directrice de collections et autres acteurs œuvrant à la création de l’imaginaire du luxe. Au fil des pages, un personnage revient de manière récurrente. C’est Mia (ce prénom est fictif, comme pour la quasi-totalité des personnes et marques citées), une jeune styliste venue d’Italie dont Mensitieri est proche, et qui lui permet d’observer de nombreuses situations anecdotiques, normalement cachées des yeux du grand public.

Je me suis rapidement laissée engloutir par ce livre. Il fourmille de détails et les descriptions des lieux, des personnages et des vêtements sont un plaisir à lire. Son côté intrusif et ragoteur qui donne l’impression d’être témoin de scènes que l’on n’aurait jamais dû voir, est le plus addictif. Les explications sur la démarche analytique de l’auteure et sur certains concepts sociologiques sont les seuls moments où mon entrain a baissé, ils ne représentent toutefois que quelques pages par rapport au contenu total.

 

Les observations de l'anthropologue permettent de comprendre à l’avance les règles du jeu et les tendances déséquilibrées du milieu.

 

Je recommande ce livre pour d’autres raisons encore. L’analyse de Giulia Mensitieri m’a permis de comprendre le processus par lequel la mode nous illusionne, devient désirable et de comprendre comment j’ai moi-même été happée par cette magie. Les fonctions des magazines de mode et de leurs éditoriaux sont minutieusement déroulées ainsi que la symbolique de la hiérarchie. J’ai finalement saisi ce qui me plaisait tant dans la mode. J’aime évidemment les vêtements, leurs matières, l'allure et le sens du style, mais j’adore surtout que l’on me raconte ce qui les entoure à travers des recherches et des articles : les personnages, les événements, les comportements, les habitudes, les process, les techniques, les expressions. C'est le microcosme de la mode qui me passionne, son histoire et sa façon de fonctionner. Seulement tout n'est pas si rose, et ce livre chasse le glamour que l'on se représente souvent et témoigne de manière inédite du cauchemar qui s'y cache.

 PHOTOGRAPHIE PAULINE BRULEZ

PHOTOGRAPHIE PAULINE BRULEZ

Il ne fait de doute à personne que le monde de la mode est empli de personnages extravagants et désagréables. Le film Le diable s’habille en Prada s’est chargé d’illustrer ces clichés, qui n’en sont pas toujours. J’ai reçu ce livre comme une leçon, et surtout comme une prévention contre les violences de la mode. J’ai également réalisé à quel point j’avais déjà intégré malgré moi certaines notions. Par exemple la précarité, notamment entraînée par le travail gratuit, que j’envisageais comme une banalité jusqu’à là. Les observations de l'anthropologue permettent de comprendre à l’avance les règles du jeu et les tendances déséquilibrées du milieu. Quiconque souhaiterait s’y lancer, du styliste au photographe, ne regrettera pas cette lecture. Mensitieri affirme d’ailleurs que les étudiants de mode (les écoles de stylisme particulièrement) ne sont pas prévenus des nombreux principes tacites qui régissent les maisons de coutures. Certains partent donc à l’aventure sans se douter une seule seconde de ce qui les attends, parfois en prenant les mauvaises directions, et finissent souvent par traverser une terrible désillusion.

Je ne sais pas si je suis timbrée, mais cette lecture pourtant très critique ne m’a pas dégoûtée de la mode. Elle m’a rendue critique à mon tour, et m’a donnée le sentiment d’y être davantage préparée. Elle m’a également donnée la conviction d’être moi-même quoi qu’il arrive, et surtout de maintenir une certaine objectivité sur un milieu avant tout commercial et fondé sur l'illusion.

 

Vous pouvez lire un extrait du livre sur le site des éditions La Découverte.

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