Mon tout premier défilé

Mon tout premier défilé

Lors de la dernière fashion week parisienne, j'ai eu la chance d'accéder au défilé d'une petite marque. Si les vêtements ne m'ont pas particulièrement frappées, l'atmosphère, les habitudes, les personnes et les conversations qui m'entouraient ont suffi pour me donner envie de décrire précisément ce moment. Retour sur ces quelques minutes, ainsi que tous mes questionnements et agitations internes.

 PHOTOGRAPHIE PAULINE BRULEZ

PHOTOGRAPHIE PAULINE BRULEZ

J'étais partie de chez moi sans prendre d'avance. Je préférais être en retard que d’attendre seule devant le Palais de Tokyo. Instinctivement, je me dirigeais vers l'arrêt de métro le plus proche avant de réaliser que j'avais mal calculer mon itinéraire. Il fallait en fait que je prenne le bus 72. Ce faux départ allait me faire manquer de temps mais j’étais convaincue que le défilé ne commencerait jamais à l'heure indiquée sur le carton d'invitation – sans le savoir, j’avais raison. Dans le bus, deux filles discutaient. Je comprenais qu'elles se rendaient au même endroit que moi. Une d'entre elles faisaient manifestement partie du milieu, l'autre lui posait tout un tas de questions sur le déroulement de leur journée. Il était 15h20. Lorsque le bus tourna autour de la place de la Concorde, elle l'interrogea au sujet des grandes tentes qui s'étendaient devant les Tuileries. Son amie lui répondit qu'elles couvraient un espace de travail réservé à la presse au cours de la fashion week. C'était faux. Sous les bâches noires se trouvait en fait l'accueil du salon professionnel Paris sur Mode. Je le savais moi, et je me sentais un peu plus à ma place, d'un coup. J'observais les passagers du bus pour deviner si d'autres encore se rendraient au défilé. Peut-être cette femme en lunettes de soleil et fourrure me disais-je. Je descendais à l'arrêt Musée d’Art Moderne - Palais de Tokyo, c'était la première fois que j'arrivais de ce côté du musée. Je ne savais pas si je devais traverser la zone de travaux qui encombrait l'esplanade monumentale du bâtiment, avec sa roche couleur crème et ses statues gigantesques. C'était beau quand même Paris. J'avançais à tâtons comme si la réponse allait apparaître soudainement. Mon regard croisa celui d'une femme d'une soixantaine d'année qui semblait faire face à la même problématique. Elle m'indiqua que c'était fichu, il fallait faire le tour et passer par le musée d'Art Moderne. On commença à discuter comme le font parfois deux inconnus. Elle travaillait dans un musée, c'est pour ça qu'elle connaissait si bien les lieux. Nos chemins se séparèrent arrivées en haut des escaliers. Je gravis les dernières marches de l'entrée principale du Palais de Tokyo. Deux femmes "de la mode" faisaient justement demi-tour devant moi. J'hésitais à créer un instant de complicité en leur demandant où on les avait redirigées. Mais je ne le fis pas, je ne savais pas en quelle langue les aborder. Le portier du musée m'indiqua que le show se déroulait au Yoyo, le club/salle de concert du musée dont l’entrée se trouvait un peu plus bas. Je n'avais qu'à suivre les deux femmes qui venaient de sortir me dit-il, tout simplement. J'exécutais et contournais quelques colonnes avant de reconnaître le nom de la marque, imprimé sur une feuille blanche et protégé d'un film plastique sur un petit panneau installé pour l'occasion. En bas des marches se trouvait l'entrée de la boîte, des hommes et des femmes qui semblaient faire partie de l’organisation du défilé ainsi qu'un photographe, dont l'excitation baissa lorsqu'il m'aperçut. Je ne faisais pas partie des invités à photographier. Ou alors je n'étais pas assez bien habillée. J'avais tout de même fait attention. Je portais des bottines noires à talons et bouts carrés, sous un jean patte d'eph presque bleu roi fendu en bas, qui venait de la fast fashion mais qui ressemblait à un Margiela. Mon caban bleu marine surplombait ma tenue et rimait avec ma marinière. Et puis, mon petit sac Céline noir m'accompagnait évidemment, placé en sécurité en bandoulière. Ce n'était pas si mal, je trouvais.

 PHOTOGRAPHIE PAULINE BRULEZ

PHOTOGRAPHIE PAULINE BRULEZ

Je décidais d'agir comme dans le métro. Je fonçais comme si je savais parfaitement où aller, sans regarder personne. Mais la porte étant close, je ralentis et me contenta de montrer un bout de mon invitation à l'homme qui s'y tenait et qui ne m'avait rien demandé. Il ouvrit en murmurant « ok ». La porte donnait directement sur de larges marches. La lumière était blanche, comme en sous-sol. L’endroit ressemblait effectivement à un sous-sol et je comprenais avec les graffitis qui tapissaient les murs que c’était l'ambiance recherchée, très underground. Là, les invités attendaient. Le moment était opportun pour faire des rencontres, mais personnes ne semblait enclin à discuter. Enfin si, des groupes conversaient mais, entre eux. Ils avaient dû venir ensemble. De nouvelles têtes rentraient et se réjouissaient de reconnaître les visages de connaissances. Et eux aussi se mettaient à papoter. Je jetais brièvement un coup d’œil à mes messages pour me donner une contenance, mais décidais qu’il serait plus appréciable de continuer d'observer. Les quelques individus venus seuls scrutaient quant à eux leur téléphone. Ils n'avaient pas besoin d’être à l’affût, ceux-là. En bas de l’escalier, deux femmes et un homme se mirent à valider les invitations. Tous s'agitaient, on allait entrer. Parfois des photographes souhaitaient rentrer sans invitation et on leur demandait d’un air entendu de patienter sur le côté. Le passage n'était pas rapide, nous étions tous amassés devant ces organisateurs et ils avaient tout de même besoin de demander qui avait une invitation. J'en avais une moi, pas à mon nom, mais une quand même. Après quelques minutes d'attente, j'accédais à l’espace derrière eux. Je m'enfonçais dans le couloir coloré d'un rouge sanglant. Ambiance underground encore. Et puis à nouveau des escaliers, on descendait sous terre. Underground. Arrivée en bas, éblouie par la lumière d’un spot, j’avançais quand même. Un organisateur que je n'avais pas encore croisé me fit signe que je m'étais trompée de chemin, c'était dans le sens opposé. A peine plus large, le couloir derrière moi suivait un circuit rectangulaire. Il était bordé de bancs, sur lesquels étaient déposés des feuilles blanches. Sûrement le communiqué du défilé me disais-je - je découvrais plus tard que les vêtements ou le thème du défilé n'y étaient pas mentionnés, seuls les différents acteurs de l'événement apparaissaient (agence de casting, metteurs en scène, dj etc.). Au bout de cette deuxième arête du rectangle se trouvait la cage aux photographes qui mettaient en place leur matériel. Je tournais sur moi-même sans savoir où m'asseoir. Des panneaux comme ceux vus dehors indiquaient des lettres, mais je ne savais pas à laquelle je correspondais. Mon désarroi se fit sentir et un homme en pantalon blanc vint m'aiguiller. Ma place se trouvait sur la troisième arête du rectangle, au deuxième rang m’indiqua-t-il. Déçue de ne pas m’asseoir en front row, j’obéissais sans broncher. Je comprenais que la quatrième arête du rectangle, là où j'avais failli me rendre au début, correspondait au backstage où se préparaient les mannequins. Un quarantenaire se fit indiquer sa place à son tour, juste à côté de la mienne. Aucune place n’était nominative en fait, la logique était de remplir les bancs au fur et à mesure pour les remplir au maximum. Une fois le placeur parti, l’homme se glissa au premier rang. C'était culotté me disais-je, je devrais faire pareil. J'attendais, puis le rejoignais ; il approuva le geste de rébellion et me le dit. Il lançait des "bonjour" à quasiment chacune des personnes qui arrivaient. Décidément tout le monde connaissait quelqu'un sauf moi. Entre deux salutations, il regardait son fil d’actualité Instagram et faisait des stories. Il suivait Loïc Prigent. Il évoqua la soirée de la veille avec une femme venue le saluer, il n'avait pas beaucoup dormi, et elle encore moins assurait-elle. Lui était à ma gauche, et à ma droite se trouvait une autre femme, entourée d'épais cheveux bruns et portait des vêtements tout aussi noirs. Elle avait l'air triste un peu, mais on faisait des détours pour venir discuter avec elle. Elle parlait de son magazine je crois, elle n’était pas française. La pièce était plongée dans l'obscurité, et seuls quelques gros projecteurs nous éclairaient, je commençais à avoir chaud. Ils allaient être pointés vers les mannequins lorsqu'elles défileraient. Je voulais enlever mon manteau mais remarquais que personne ne l’avait fait, étrange. J'allais attendre, la température finirait sûrement par être supportable. Je remarquais également que, même placée de manière aléatoire, la population des bancs en face de moi était presque parfaitement paritaire.

 PHOTOGRAPHIE PAULINE BRULEZ

PHOTOGRAPHIE PAULINE BRULEZ

D'un coup, les photographes poussèrent des hurlements, c'était le signal d'alarme du début, ça ressemblait à des cris de guerre. La lumière s'ajusta. Chacun cessa sa conversation avec son voisin et regarda vers le fond du couloir. Le show allait commençait. Tout aussi soudainement, la musique remplit la salle, et atteignit en quelques secondes un niveau sonore digne d'une discothèque. D'un coup, j'avais envie de taper du pied. C'était la fête. Les mannequins arrivèrent. Je trouvais que les secondes qui les séparaient étaient longues, mais j'aurais aimé qu'elles ralentissent une fois devant moi. La lumière franche des spots révélait leurs maquillages lourds. Les vêtements ne me plaisaient pas particulièrement. Les coupes, bien qu’étonnantes, me laissaient indifférentes. Quelques minutes plus tard, le défilé était fini, les filles faisaient un dernier passage à la queue leu leu suivies des deux créateurs. Ils trottinaient, saluaient et souriaient. C'était beau quand même cette joie. Lorsqu’ils eurent fini de faire le tour du rectangle, tout le monde déguerpi. C’était pour cette raison qu’ils avaient gardé leur manteau. Ils voulaient partir rapidement. Si rapidement, qu'on aurait dit qu'il y avait urgence. L'urgence je ne l'avais pas moi. Mais eux, pensaient déjà à l’adresse du prochain défilé.

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